Devoir de mémoire : Il y a 30 ans le massacre de la lagune de

par Togoscoop

Le 11 avril 1991 à Lomé, le massacre de 28 civils repêchés dans la lagune de Bè provoquait des réactions d’indignation, au Togo comme à l’étranger. 30 ans après l’événement passe inaperçu dans la classe politique togolaise plus préoccupée à se livrer à une guerre fratricide que d’œuvrer à l’avènement dans la démocratie et de l’alternance au Togo. A Lomé, tout comme partout sur le territoire national, aucune manifestation n’est organisée pour commémorer cet événement.

En avril 1991, alors qu’une vague de contestation contre le régime de Gnassingbé Eyadema secoue le Togo depuis des mois, les autorités décrètent, le mercredi 10 avril, un couvre-feu s’étendant de 19 heures à 6 heures du matin. Cette mesure n’est annoncée officiellement sur les antennes de la Radio nationale togolaise qu’à 20 heures, une heure après son entrée en vigueur.

Le lendemain, les habitants de Lomé découvrent sur les rives de la lagune de Bè quelque 28 corps sauvagement massacrés, dont celui d’une femme enceinte portant un bébé au dos.

Les enquêtes menées par les organisations de défense des droits de l’homme, notamment la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) désignent un commando parachutiste des Forces armées togolaises (FAT) dirigé par un des fils d’Eyadema.

La presse nationale et étrangère, de même que la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH) et Amnesty international relaient ces accusations. La LTDH recueille des témoignages indiquant que la plupart des victimes, des travailleurs et des ménagères regagnant leurs domiciles, ignoraient l’entrée en vigueur du couvre-feu.

Selon la version officielle, il s’agit d’une manipulation : les cadavres venaient de la morgue du CHU de Lomé et avaient été jetés dans la lagune de Bè.

Les familles des victimes continuent par réclamer justice.

Lire le témoignage de Me Joseph Kokou Koffigoh devant la CVJR

Dans sa mission d’établir la vérité sur les événements qui se sont passés au Togo entre 1958 et 2005, la Commission vérité, justice et réconciliation (CVJR), par l’entremise de l’une de ses équipes d’investigation, s’est entretenue avec l’ancien bâtonnier de l’ordre des avocats du Togo et ancien Premier ministre du gouvernement de la transition de 1991, Me Joseph Kokou Koffigoh sur les tragiques événements de la lagune de Bè, le 11 avril 1991. Lire les échanges…

Il y a 20 ans, précisément les 10 et 11 avril 1991, c’était produit un drame sur le pont de la lagune de Bè et ses environs. 28 corps ont été repêchés de la lagune. En étiez-vous témoin ou en avez-vous entendu parler ?

J’ai été témoin d’une partie des événements de la lagune de Bè.

Voudriez-vous nous narrer brièvement le déroulement des événements et les circonstances dans lesquelles ils s’étaient produits ?

Le 11 avril 1991, Me Agboyibo et moi-même, étions reçus à l’aube en audience par le président Eyadema. Nous étions mandatés par le Front des associations pour le renouveau (FAR) pour négocier avec le président de la République de la mise en œuvre des scénarios de sortie de la crise politique qui secouait le pays. A la sortie de l’audience et arrivé à mon bureau d’avocat, sis au boulevard du 13 janvier, en face de la BTCI, mes employés m’informaient qu’on repêchait des cadavres dans la lagune de Bè. A ma qualité du président de la Ligue togolaise des droits de l’homme, du président de FAR et de bâtonnier de l’ordre des avocats, tous impliqués dans les revendications démocratiques, je me suis immédiatement rendu sur les lieux. Il y avait une foule immense. Abasourdie et au milieu, 28 cadavres fraichement repêchés dans la lagune de Bè. La foule criait son ras-le-bol contre le régime et voulait marcher sur la présidence de la République. Je versai des larmes et j’ai eu du mal à me frayer un chemin pour regagner mon bureau.

En connaissez-vous les victimes ? 

Je ne connais pas les victimes, mais apparemment, c’était des citoyens ordinaires, hommes, femmes et enfants.

Est-il possible d’avoir des documents dans lesquels s’établie une liste des victimes de ces événements ?    

La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme que nous avions alerté à l’époque, a enquêté. Le rapport doit se trouver dans les archives de la ligue togolaise des droits de l’homme. La liste et des photos se trouvent dans ce document. La commission nationale des droits de l’homme a aussi enquêter et doit disposer d’un rapport.

Connaissez-vous quelques témoins de ces événements ?

Les gens ont témoigné à l’époque sous le couvert de l’anonymat. Je ne me souviens plus des noms.

Connaissez-vous les présumés auteurs du drame, notamment les commanditaires et les exécutants ?

Les auteurs sont connus. Le pouvoir est politiquement responsable de ce drame. C’est lui qui envoyait des militaires pour réprimer toutes les manifestations officient de l’époque. Le nom du colonel Ernest Gnassingbé était cité comme ayant dirigé ou prêté main forte à l’opération. Mais le jour du drame, il aurait regagné sa caserne du camp Landja près de Kara par avion pour se soustraire à tout soupçon. M. Patrick Baudoin, alors président de la FIDH qui a été reçu par le Chef de l’Etat, m’a dit que le président lui a révélé, qu’il était débordé des agissements de son fils.

Pouvez-vous nous parler de leur rôle d’action dans la réalisation du drame ?

Le gouvernement a décrété un couvre-feu dont le point de départ était 19 heures. Or, l’annonce n’a été faite qu’à 20 heures. Or, de nombreux habitants de Lomé allaient et venaient sur le pont de la lagune de Bè, qu’ils s’agissent de manifestants ou de non-manifestants. Les militaires les ont pris en sandwich, puisqu’ils étaient postés aux deux entrées et sorties du pont. A coup de matraque et de gourdin, ils ont acculé et précipité dans la lagune. Ceux qui ne savaient pas nager se sont noyés et même certains qui tentaient de ressortir, ont reçu des coups sur la tête pour retomber dans l’eau. Voilà la version des faits racontés par des témoins oculaires.

Etiez-vous sur les lieux du drame au moment où les corps ont été repêchés de la lagune ? Et après, il s’agit du jeudi 11 avril 1991 ?

Quand je suis arrivé, la pêche massacre venait de s’achever.

Quelle a été votre réaction à la vue de 28 cadavres repêchés ce matin-là des eaux de la lagune ? 

J’étais horrifié et des sanglots m’ont échappé. J’ai réalisé que le processus démocratique allait se heurter à une vive résistance. Ce qui s’est vérifié par la suite.

 

Votre nom est cité comme étant l’un des membres du collectif de l’opposition présent à l’époque sur les lieux du drame et qui aurait demandé que les corps soient conduits à bord d’un camion vers l’ambassade des Etats Unis d’Amérique, puis à l’hôpital CHU-Tokoin pour y être déposé à la morgue. Confirmiez-vous cette version des faits ou aviez-vous quelques précisons à donner à ce sujet?

J’ai simplement demandé que les corps soient amenés à la morgue au CHU de Lomé-Tokoin. Normalement la gendarmerie ou la police aurait dû accourir sur les lieux pour faire le constat et faire évacuer les corps à la morgue. Mais la colère de la foule était telle contre le pouvoir, aucun agent de force l’ordre ne pouvait venir au risque de se faire lyncher par la population.

Avez-vous une idée sur les causes génératrices de ces événements ?

Bien sûr, à l’époque, tous ceux qui contestaient le pouvoir, et surtout qui osait manifester étaient considérés comme ennemi à abattre par les éléments les plus durs de l’armée. La haine était patente de part et d’autre. On craignait que tôt ou tard, la résistance contre le processus démocratique ne débouche sur une situation incontrôlable et de chaos. C’est pourquoi avec Me Agboyibo, nous avons fédéré les organisations de la société civile sous l’appellation de FAR pour servir d’instrument porteur des revendications démocratiques et pacifiques dans un esprit de dialogue.

Quelles mesures proposeriez-vous, pour que de tel drame ne se produise plus au Togo ?

Démocratie, respect des droits de l’homme et bonne gouvernance. Oui, la recette et la chanson sont connues, mais plus concrètement comment le citoyen vit au quotidien l’évolution du pays ? Qu’il sente un égal traitement de ses droits face à la puissance publique et à ses démembrements, dans le domaine de la justice, dans celui de la justice sociale, dans celui de ses chances face aux emplois publiques et privées, dans sa sécurité présente et à venir, son intégrité physique et ses capacités à compter les années futures avec ses enfants. Quelles sont les chances des entreprises d’activer sur un plan égalitaire aux marchés publics ? Appartenir à une ethnie, une région ou un parti politique, est-ce un atout, un désavantage, ou est-ce sans importance pour vivre en société ? Comment sont perçues les forces de l’ordre et plus particulièrement l’armée ? Comment les éléments des corps habillés perçoivent le civil ? Y-a-t-il une vie décente après le pouvoir et en toute sécurité et sous quelle garantie? Peut-on être opposant et militant et vivre normalement ? Comment sont perçus et respectés les droits de chacun, ceux qui gouvernent et ceux qui s’opposent ? Dans la réponse à toutes ces questions, puisque toutes questions ont été suivies de points d’interrogation, se trouve la clé de prévention de tous les drames que nous avons vécu, qu’ils s’agissent de la lagune du Bè, du 3 décembre 1991, de Soudou, du Fréau Jardin, du 27 mars 1993, les 5 et 6 janvier,1994, ou d’autres et notamment les conflits post-électoraux comme ceux de 2005.